« Docteur de chaussures malades »

Docteur de chaussures malades? En effet, c’est un petit souvenir d’enfance. Je me souviens, j’avais un livre de français qui contenait quelques photos prises en Afrique avec un langage « Français Africain ». Parmi les photos, il y avait un petit écriteau devant un cordonnier où on pouvait lire « Docteur de chaussures malades ». Justement aujourd’hui, je me suis arrêtée chez un cordonnier pour prendre quelques photos et discuter un peu de son métier et je me suis dit que je prêterai cet écriteau pour titre de mon article.

Il y a beaucoup de cordonniers à Madagascar. En 2009, j’ai déjà écrit un article sur un cordonnier que j’ai rencontré à Andoharanofotsy, mon ancien quartier. Ra-Noré, son nom, s’installait (s’installe plutôt, parce qu’il est encore là, je crois) tous les jours sur le trottoir avec ses petits ustensiles. Les gens passent et déposent des chaussures à réparer.

Aujourd’hui, j’ai discuté avec un autre cordonnier qui s’appelle RAKOTONDRAZAFY Petera (sur la photo), un sexagénaire, qui m’a chaleureusement ouvert les portes de son petit atelier avec pleins de chaussures partout. Il a commencé à s’intéresser au métier depuis qu’il a travaillé dans une société de fabrication de chaussures en 1970. Malheureusement, la grève de 1972 a entrainé la fermeture de cette société. Mais quelques temps après, il a trouvé un autre emploi dans une autre entreprise du même genre. Il en a profité pour suivre quelques formations. Il quitte cette entreprise en 1985 pour aller travailler dans une Mairie. Il n’y est pourtant pas resté bien longtemps parce qu’il ne s’y plaisait pas vraiment. Pendant quelques années, il était cordonnier à Antsirabe. Puis en 1994, il s’est installé à Analamahitsy (Antananarivo) et il y est encore. Il répare donc principalement des chaussures abimées, sandales, mais parfois des sacs, ou le capitonnage d’une moto, bref tout ce qui est fait de cuir sauf le ballon, a-t-il dit. Il s’est doté de quelques matériels et outils (aiguilles, fils, colle, machine à coudre, marteau, ciseaux, …) pour la réparation mais il peut également en créer de nouvelles paires. Sauf que faute de temps (ou de clients non intéressés, c’est ma pure interprétation), il se fabrique des souliers pour lui-même pour de grandes occasions comme Noël, par exemple, a-t-il expliqué.

Quant aux chaussures à réparer, la plupart sont surtout de fabrication chinoise. Toujours selon Petera, un chinois lui a dit que les produits chinois qui débarquent à Madagascar sont de 3ème qualité; ce qui explique pourquoi ils s’abîment très vite. Mais les souliers chinois sont très bon marché, voilà pourquoi les gens se ruent à les acheter. Il y a toujours la friperie mais pourquoi acheter seconde main quand on peut avoir de nouvelles chaussures pour presque le même prix?

Je pense que les gens préfèrent toujours réparer avant de s’acheter de nouvelles paires de chaussures parce que de petites réparations, chez Petera, par exemple, va coûter de 100 Ar à 1000 Ar. Attention, cela peut aller jusqu’à 16 000 Ar s’il s’agit de changer les semelles ou tout le cuir. La paire de pantoufle rouge (photo ci-dessus à gauche) a juste besoin de colle et la réparation coûte 200Ar. Au moment où je parlais à Petera, une dame est passée déposer les sandales (photo ci-dessus à droite). Elle a demandé à ce qu’on couse les rebords mais le cordonnier lui a expliqué que les semelles sont trop épaisses et qu’il va devoir clouer le pourtour pour les réparer. Ils se sont convenus que cela coûtera 800 Ar à la dame. Ils réparent les commandes en un ou 2 jours. Les sandales de la dame seront prêtes le lendemain à 16h30.

Les quelques problèmes que Petera rencontrent sont dus aux réparations nécessitant une meule, donc une électricité qu’il n’en a pas. Mais ça ne l’empêche pas d’honorer sa commande parce qu’il va chez un ami qui a l’électricité si besoin est. Sinon, parfois si il a beaucoup de commandes, il lui arrive de ne pas pouvoir terminer les réparations à temps ce qui fâchent certains clients. Puis, il rigole un peu en me disant pourquoi ils s’énervent alors qu’il y a là toute une étagère de chaussures réparées que les clients ne sont plus revenus récupérer. Certaines sont là depuis des années, dit-il. Et ça représente des pertes pour notre cordonnier qui a dépensé force, temps, fils, colle, clous avec ces souliers non récupérés. Je lui ai demandé s’il ne prenait pas d’avance mais il a dit que c’est embêtant de demander une avance sur des petites réparations.

Le métier de cordonnier permet à Petera de gagner sa vie. Il peut payer sa nourriture quotidienne et son loyer. Sa femme l’a quitté et ses enfants sont tous partis. Ces derniers lui rendent de temps en temps visite surtout son fils aîné qui vient demander souvent conseil à son père, parce que lui aussi, vient d’entamer le métier de cordonnier à Itaosy.

Petera souhaite que le gouvernement mette en place un système pour que les produits d’importation deviennent plus chers sur le marché pour que les gens préfèrent plus les produits malgaches qui deviendront alors moins chers. Je lui ai demandé: « est-ce que vous croyez que les malgaches vont alors faire confiance aux produits locaux qui, à un moment donné, se sont abimés très vite? » Sa réponse m’a beaucoup intéressé mais reste à vérifier. Tant pis, je la partage quand même. Petera a donc expliqué qu’à un moment donné, du temps du Président Ratsiraka, les importations ont été interdites. Seules les gens en possession de carte rouge pouvaient faire de l’importation. Il était très difficile et couteux de trouver des produits finis importés. Même les matières premières se faisaient très rares. Du coup, les artisans malgaches se sont débrouillés avec les moyens du bord et ça ne donnait pas toujours de bonne qualité. A noter que bonne qualité veut dire durable pour les malgaches. L’arrivée des produits chinois n’ont fait qu’empirer les choses, a-t-il ajouté, parce que certains artisans préfèrent utiliser les matières premières les moins chers (et mauvaises qualités) pour essayer de ne pas dépasser le prix des produits chinois qui se vendent à des prix vraiment bradés. Heureusement, dit-il, que beaucoup de produits malgaches sont de nos jours de très bonne qualité mais il faudra aussi y mettre le prix. Pour le moment, il continue à réparer les chaussures pour rendre service à bien des gens. Moi même, j’ai eu plusieurs fois recours aux services de ces cordonniers 🙂

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Jeune femme, maman, malgache, blogueuse, citoyen journaliste, photographe amatrice passionnée

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9 réflexions sur “« Docteur de chaussures malades »

  1. Tahina dit :

    Oui, nous aussi on y allait au docteur chaussure du quartier surtout durant les « grandes vacances » quand nos tennis s’ouvraient carrement après un match de basket lol. On lui rendait visite 2 à 3 fois par mois 🙂

    Il y a du vrai dans ce qu’il dit à propos du protectionisme mais la plus part des artisants Malgaches doivent aussi proposer de meilleure qualité dans ce qu’il vendent.

    • Tout à fait d’accord avec toi quand tu dis que les artisans Malgaches devraient proposer de meilleure qualité dans ce qu’ils vendent. On doit tout de même admettre que certains produits sont déjà de bonne qualité. Pourvu que ça continue 🙂

  2. Sans ces artisans que serions nous? Un cordonnier m’a un jour soulagé. Ma chaussure s’était déchirée alors que j’étais loin de chez moi. Avec 50 F moins d’un centime d’euro, il à qu ne tirer d’affaire. Il n’en demeure pas moins que ce sont souvent de personnes assez démunies qui arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Mais curieusement ce sont ces artisans qui transpirent vraiment la joie de vivre!

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